Le 26 mars 2026, à Yaoundé, la Coalition Foncière Nationale (CFN) a organisé une consultation croisée des Peuples Autochtones des forêts et des savanes dans le cadre du processus de réforme foncière en cours au Cameroun. Cette rencontre avait pour ambition de rapprocher les expériences, les préoccupations et les propositions de ces deux grands groupes autochtones, afin de construire un plaidoyer unifié à l’attention des décideurs politiques.



Cette initiative s’inscrit dans une étape importante du processus national de réforme foncière. Alors que les débats sur la future législation foncière se poursuivent, la CFN a voulu créer un cadre de dialogue permettant aux représentants des communautés autochtones de la forêt et de la savane d’identifier leurs défis communs, de documenter leurs besoins prioritaires et de formuler des recommandations réalistes, ancrées dans leurs modes de vie, leurs pratiques territoriales et leurs identités culturelles.
Les participants consultés étaient composés de représentants des populations autochtones des deux groupes, disposant d’une connaissance avérée de leurs réalités foncières, ainsi que de représentants d’organisations de la société civile qui accompagnent habituellement les Peuples Autochtones dans la défense de leurs droits fonciers et de leur accès aux ressources naturelles. Cette composition a permis de croiser l’expérience communautaire, l’expertise de terrain et l’analyse des acteurs engagés dans le plaidoyer foncier.
Pour la CFN, cette consultation répondait à une conviction centrale : les Peuples Autochtones ne doivent pas seulement être mentionnés dans les débats sur la réforme foncière ; ils doivent contribuer à la définition des solutions qui les concernent. Les réalités foncières des communautés autochtones des forêts et celles des communautés autochtones des savanes présentent des différences importantes, mais elles se rejoignent sur plusieurs enjeux : la reconnaissance des territoires ancestraux, la sécurisation des espaces de vie et de subsistance, l’accès aux ressources naturelles, la protection des usages culturels, la prévention des conflits et la représentation effective dans les mécanismes locaux de gouvernance.
L’un des premiers objectifs de la consultation était de vulgariser les enjeux et le contenu actuel de la réforme foncière auprès des leaders et représentants des communautés de la forêt et de la savane. Dans un contexte où les textes juridiques et les processus institutionnels restent souvent difficiles d’accès pour les communautés, la CFN a mis l’accent sur une approche pédagogique, fondée sur un langage et des outils adaptés aux réalités socio-culturelles des participants.
Cette démarche de vulgarisation est essentielle. Une réforme foncière inclusive ne peut être construite uniquement dans les espaces techniques ou institutionnels. Elle doit être comprise par les populations concernées, discutée avec elles et enrichie par leur expérience directe du territoire. En facilitant cette appropriation, la CFN contribue à renforcer la capacité des Peuples Autochtones à participer au débat public et à défendre leurs priorités de manière structurée.
La consultation visait également à recueillir et documenter les besoins critiques des Peuples Autochtones en matière de sécurisation foncière. Pour les communautés des forêts, ces besoins renvoient notamment à la reconnaissance des territoires ancestraux, des espaces culturels, des sites sacrés, des lieux de chasse, de cueillette, de pêche et d’usage traditionnel des ressources forestières. Pour les communautés des savanes, ils concernent également la gestion de la transhumance, l’accès aux ressources pastorales, la sécurisation des couloirs de passage, la disponibilité des pâturages et la prévention des conflits liés à la mobilité pastorale.
Au sortir des échanges, les Peuples Autochtones des forêts et des savanes se sont accordés sur l’existence de défis fonciers majeurs partagés. Ils ont notamment relevé la difficulté à faire reconnaître des formes d’occupation et d’usage du territoire qui ne correspondent pas toujours aux critères classiques de mise en valeur foncière. Les pratiques pastorales, forestières, culturelles et collectives sont encore trop souvent invisibilisées ou insuffisamment protégées dans les mécanismes ordinaires de reconnaissance des droits fonciers.
Les discussions ont aussi permis de mettre en lumière les points de friction entre les propositions législatives actuelles et les modes de vie autochtones. Lorsque la terre est principalement pensée sous l’angle de l’occupation permanente, de la construction visible, de l’exploitation agricole individualisée ou de la propriété formalisée, les communautés dont les modes de vie reposent sur la mobilité, l’usage collectif, la saisonnalité, les savoirs traditionnels ou l’attachement spirituel aux territoires risquent d’être marginalisées.



La CFN a ainsi encouragé une analyse orientée vers des propositions concrètes : quels amendements pourraient mieux protéger les droits des communautés autochtones ? Quels articles spécifiques pourraient être intégrés à la future législation foncière ? Quelles garanties devraient être prévues pour que les territoires, les ressources, les pratiques culturelles et les moyens de subsistance des Peuples Autochtones soient reconnus et sécurisés ?
Une attention particulière a été accordée aux femmes et aux jeunes issus des communautés autochtones. Leurs préoccupations sont souvent moins visibles, alors qu’ils sont directement concernés par l’accès à la terre, aux ressources, aux espaces de production, aux pâturages, aux produits forestiers, aux opportunités économiques et aux mécanismes de décision communautaire. La consultation a donc permis de rappeler que la reconnaissance des droits autochtones doit intégrer une lecture sensible au genre et aux générations.
Les échanges ont conduit à la formulation de recommandations en faveur d’une réforme foncière plus respectueuse du patrimoine, de l’identité et des moyens de subsistance des Peuples Autochtones. Ces recommandations appellent notamment à une meilleure reconnaissance des territoires ancestraux, des usages collectifs de la terre, des espaces culturels, des couloirs de transhumance, des ressources pastorales et des mécanismes communautaires de gouvernance.
Les participants ont également insisté sur la nécessité de prévenir les conflits entre communautés, de sécuriser l’accès aux ressources naturelles, de garantir une participation effective des représentants autochtones dans les instances de décision foncière et de prévoir des mécanismes de consultation adaptés avant toute décision susceptible d’affecter leurs terres, leurs ressources ou leurs modes de vie.
L’un des résultats attendus de cette consultation est la production d’un Mémorandum des Priorités Autochtones. Ce document devra servir de base technique pour les interventions de la CFN lors de la Semaine du Foncier et au sein de la Plateforme Multiacteurs sur les questions foncières, domaniales et cadastrales. Il permettra de transformer les préoccupations exprimées par les communautés en messages de plaidoyer structurés, portés dans les espaces institutionnels où se discutent les orientations de la réforme.
À travers cette initiative, la Coalition Foncière Nationale confirme son rôle de passerelle entre les communautés, les organisations de la société civile et les décideurs publics. Elle ne se limite pas à accompagner le débat foncier ; elle contribue à faire émerger les voix souvent marginalisées, à structurer les priorités communautaires et à renforcer la qualité du dialogue national autour de la réforme.
Pour les bailleurs de fonds, les organisations internationales et les partenaires techniques, cette consultation croisée met en évidence un principe essentiel : la sécurisation foncière des Peuples Autochtones ne peut être pensée de manière fragmentée. Les communautés de la forêt et celles de la savane vivent des réalités distinctes, mais elles partagent une même exigence de reconnaissance, de protection et de participation.
En réunissant ces voix dans un même espace de dialogue, la CFN contribue à construire un plaidoyer plus cohérent, plus représentatif et plus crédible. Cette démarche renforce la perspective d’une réforme foncière capable de répondre non seulement aux impératifs administratifs et économiques, mais aussi aux enjeux de justice sociale, de cohésion nationale, de préservation culturelle et de développement durable.
La consultation du 26 mars 2026 marque ainsi une étape importante dans la mobilisation de la Coalition Foncière Nationale en faveur d’une réforme foncière inclusive. Elle rappelle que les terres, les forêts, les pâturages et les ressources naturelles ne sont pas seulement des espaces à administrer ; ils sont aussi des lieux de mémoire, de culture, de subsistance et d’identité pour les Peuples Autochtones du Cameroun.