- SECTION 1 : INTRODUCTION ET CONTEXTE GLOBAL
- SECTION 2 : GÉOGRAPHIE ET CARTOGRAPHIE DE L’EXPLOITATION
- SECTION 3 : ANALYSE ÉCONOMIQUE — DES VOLUMES RECORDS À L’ÉVASION FISCALE MASSIVE
- SECTION 4 : MODE OPÉRATOIRE — ENTRE RUSE ET RÉSEAUX D’INFLUENCE
- SECTION 6 : CADRE JURIDIQUE ET LACUNES RÉGLEMENTAIRES
- SECTION 7 : CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS STRATÉGIQUES
- ANNEXES
SECTION 1 : INTRODUCTION ET CONTEXTE GLOBAL
1.1 L’émergence du Vietnam comme nouveau pôle de la forêt camerounaise
Le secteur forestier camerounais, pilier historique de l’économie nationale (représentant environ 4 % du PIB), traverse une phase de mutation sans précédent. Alors que l’Europe, sous l’impulsion des accords APV-FLEGT, a durci ses exigences de traçabilité, de nouveaux acteurs moins scrupuleux ont investi les massifs forestiers. Le Vietnam, en particulier, est passé en moins de 15 ans d’un rôle de partenaire marginal à celui de prédateur systémique.
Jusqu’aux années 2008-2010, les exportations de bois du Cameroun vers le Vietnam étaient presque inexistantes. Cependant, suite à l’épuisement des forêts d’Asie du Sud-Est (Laos, Cambodge) et aux moratoires sur l’exportation de bois brut dans ces pays, les réseaux commerciaux vietnamiens ont pivoté vers le Bassin du Congo. En 2021, les volumes atteignaient déjà plus de 400 000 m³, et en 2024-2025, le Vietnam capte 23 % des exportations totales de grumes du Cameroun, se plaçant juste derrière la Chine.
1.2. Une dépendance croissante et une industrialisation déportée
Le contraste entre les deux nations est saisissant. Alors que le Cameroun peine à industrialiser sa filière bois, le Vietnam est devenu le deuxième exportateur mondial de produits dérivés du bois. Cette réussite vietnamienne repose en grande partie sur l’importation massive de bois brut africain. En 2025, le Vietnam a exporté pour plus de 2,5 milliards USD de produits du bois en seulement deux mois, illustrant une industrie de transformation extrêmement performante qui mobilise des dizaines de milliers d’artisans.
À l’inverse, au Cameroun, la présence vietnamienne se caractérise par une faible valeur ajoutée locale. L’essentiel de l’activité consiste en un prélèvement rapide, un sciage sommaire dans des Unités de Transformation du Bois (UTB) souvent rudimentaires, et une expédition immédiate vers les ports.
1.3. Problématique et enjeux du rapport
Le présent rapport se propose d’analyser les défis multidimensionnels de cette présence :
- Défi de Gouvernance : Comment les réseaux vietnamiens parviennent-ils à contourner les contrôles ?
- Défi Économique : Quelle est l’ampleur réelle des pertes fiscales pour l’État ?
- Défi Social : Quel est le sort des travailleurs camerounais et des communautés riveraines ?
- Défi Environnemental : Quel est l’impact de l’exploitation sélective (Tali, Pachy, Padouk) sur la régénération de la forêt ?
SECTION 2 : GÉOGRAPHIE ET CARTOGRAPHIE DE L’EXPLOITATION
L’expansion vietnamienne au Cameroun ne suit pas le modèle traditionnel des grandes concessions forestières (UFA). Elle privilégie une approche fragmentée, s’insérant dans les zones où le contrôle administratif est le plus lâche.
2.1. Les pôles névralgiques et zones d’expansion
Initialement concentrés dans les zones urbaines pour le négoce, les opérateurs vietnamiens ont migré vers l’amont de la filière pour sécuriser leur approvisionnement.
- Le Hub de la Haute-Sanaga (Centre) : L’arrondissement de Nanga Eboko est devenu l’épicentre de la transformation intermédiaire. La présence d’Unités de Transformation du Bois (UTB) à Nguinda, Emtse et Sadjacrée une pression constante sur les forêts environnantes. Ces scieries ne s’approvisionnent pas via des titres légaux classiques, mais drainent le bois issu du sciage sauvage et des forêts communautaires détournées.
- Le Bassin du Haut-Nyong (Est) : Les localités de Messamena, Dimpam, Kompia et Somalomo sont les zones de prélèvement brut. Les missions de terrain y ont identifié de nombreux « chantiers volants ». À Dimpam, par exemple, des engins appartenant à des Vietnamiens ont été documentés quittant des villages pour des chantiers sans titre.
- Le Pôle Logistique du Littoral : Douala (Yassa) reste le point de sortie principal. C’est là que se situent les parcs à bois les plus importants (ex: Eldorado Bois, Lung Hung), où le bois légal est souvent mélangé au bois d’origine suspecte avant l’empotage et l’exportation.
2.2. Typologie des acteurs : Des géants aux « opérateurs volants »
On observe une structure pyramidale dans la présence vietnamienne :
- Les Entreprises Leaders (Le Sommet) : Des structures comme ELDORADO BOIS, LUNG HUNG SARL, CAVIWOOD ou WWS disposent d’installations fixes et d’une existence juridique formelle. Elles servent souvent de vitrine et de point de regroupement pour les flux.
- Les Gestionnaires Délégués : Certaines scieries appartenant théoriquement à des Camerounais (comme CODIMAà Nanga Eboko) sont en réalité gérées intégralement par des Vietnamiens qui apportent le financement, le matériel et contrôlent les débouchés.
- Les « Opérateurs Volants » (La Base) : C’est la catégorie la plus difficile à réguler. Ce sont des individus ou des petites équipes qui se déplacent de village en village avec des dispositifs légers. Ils négocient directement avec les chefs de villages ou des élites locales pour ouvrir des « bretelles » d’exploitation illégale (comme documenté à Duebela ou Konzuh).
2.3. Cartographie du blanchiment : Les « centres de lavage »
Les investigations montrent que le « blanchiment » du bois ne se fait pas au port, mais à l’entrée des petites villes.
- Technique du « Parc de regroupement » : Les grumes non marquées provenant de chantiers illégaux (ex: Sadja) sont transportées vers des parcs clandestins.
- Légalisation par la transformation : Une fois le bois transformé en « avivés » dans les scieries vietnamiennes de Nguinda ou Messamena, il perd sa traçabilité d’origine (absence de marquage sur les souches et les grumes) et peut être transporté avec des documents de transport (lettres de voiture) obtenus par complaisance.
SECTION 3 : ANALYSE ÉCONOMIQUE — DES VOLUMES RECORDS À L’ÉVASION FISCALE MASSIVE
Le poids économique de la présence vietnamienne au Cameroun est paradoxal : d’un côté, une augmentation spectaculaire des volumes exportés, de l’autre, un appauvrissement structurel des recettes publiques camerounaises.
3.1. Dynamique des volumes et parts de marché
Depuis 2010, le Vietnam a opéré une percée fulgurante dans le commerce du bois camerounais. En 2025, les chiffres consolidés montrent une domination sans partage sur certaines catégories de produits :
- Exportations de grumes : Le Vietnam capte désormais 23 % des exportations totales de grumes du Cameroun. Cette part est cruciale car elle concerne principalement des essences nobles (Tali, Padouk, Pachy).
- Volume annuel : Les projections pour l’exercice 2025-2026 suggèrent un volume dépassant les 450 000 m³, consolidant le Vietnam comme le deuxième partenaire forestier du pays après la Chine.
- Concentration logistique : Plus de 85 % de ce bois transite par le port de Douala, après avoir été stocké dans des parcs privés à Yassa, où les opérations de mélange entre bois légal et bois issu du sciage sauvage sont fréquentes.
3.2. Le scandale des disparités statistiques (Évasion fiscale)
L’un des défis majeurs pour l’État camerounais réside dans la traçabilité de la valeur financière réelle. Les rapports d’investigation révèlent un écart abyssal entre les déclarations de sortie au Cameroun et les registres d’entrée au Vietnam.
- Le différentiel de 308 millions USD : Une analyse rétrospective (période 2014-2017) a mis en lumière que pour le bois camerounais, le Vietnam a déclaré avoir importé pour 308 millions USD de plus que ce que le Cameroun a déclaré avoir exporté.
- Mécanismes de fraude fiscale : Cette différence s’explique par :
- La sous-évaluation : Le bois est déclaré à la douane camerounaise à des prix planchers, bien en deçà des cours mondiaux.
- La fausse déclaration d’essences : Des essences de grande valeur sont exportées sous des codes douaniers correspondant à des bois de moindre valeur.
- L’exportation de bois « blanchi » : Le bois issu de chantiers illégaux (sans titre) n’apparaît dans aucune statistique officielle de production, mais finit par être exporté grâce à des documents de transport obtenus par corruption.
3.3. Industrialisation déportée et manque à gagner local
Le modèle vietnamien repose sur une « industrialisation à distance ». Contrairement aux exigences du Code Forestier camerounais qui impose une transformation locale poussée :
- Exportation de bois brut : Les opérateurs vietnamiens privilégient l’exportation de grumes ou de « débits massifs » (type Pachy), car la véritable valeur ajoutée (ébénisterie, construction de temples, ameublement) est réalisée au Vietnam.
- Comparaison de valeur (2025) : Au cours des deux premiers mois de 2025, le Vietnam a exporté pour 2,5 milliards USD de produits du bois finis vers les USA, le Japon et l’UE. Une part significative de cette richesse provient de la transformation de bois importé à bas prix du Cameroun.
- Perte pour les communautés : En opérant via des circuits informels (paiements en cash, absence de Redevance Forestière Annuelle – RFA), ces entreprises privent les communes et les communautés locales des revenus nécessaires au développement des infrastructures de base.
3.4. Impact de la disparité des SMIG
La rentabilité insolente de ce commerce s’explique aussi par l’exploitation d’un différentiel social :
- Le SMIG au Cameroun (environ 43 969 FCFA) est nettement inférieur à celui pratiqué au Vietnam (entre 80 000 et 115 000 FCFA).
- En payant les journaliers camerounais à peine 2 500 FCFA/jour sans protection sociale, les opérateurs vietnamiens réduisent au maximum les coûts d’extraction, exportant ainsi non seulement le bois, mais aussi la pauvreté.
SECTION 4 : MODE OPÉRATOIRE — ENTRE RUSE ET RÉSEAUX D’INFLUENCE
L’efficacité de la présence vietnamienne au Cameroun repose sur une capacité d’adaptation exceptionnelle et l’exploitation systématique des failles du contrôle forestier. Contrairement aux exploitants européens qui s’appuient sur de larges concessions formelles, les opérateurs vietnamiens privilégient des circuits hybrides.
4.1. La stratégie des « Chantiers Volants » et de l’approvisionnement indirect
Le mode opératoire privilégie une interface minimale avec l’administration forestière :
- Externalisation de l’illégalité : Plutôt que d’opérer eux-mêmes les coupes (ce qui les exposerait), les investisseurs vietnamiens financent des « sous-traitants » locaux ou des migrants internes. Ces derniers ouvrent des chantiers dans le Domaine Forestier Non Permanent (DFNP) ou des forêts communautaires sans Certificat d’Annuel d’Exploitation (CAE) valide.
- La ruse du « financement à la grume » : L’opérateur vietnamien fournit le capital (carburant, tronçonneuses, nourriture) et paye à la pièce (à la grume). Cela lui permet de nier toute responsabilité juridique en cas de contrôle en forêt, prétendant être un simple acheteur de « bonne foi ».
- Mobilité extrême : Les dispositifs de sciage mobile permettent de déplacer un site de transformation en moins de 24 heures dès qu’un signal d’alerte (contrôle MINFOF ou dénonciation ONG) est reçu.
4.2. Le processus de « Lavage » et Blanchiment du bois
Le bois « sale » (sans marquage) doit devenir « propre » pour circuler sur les routes nationales. Les investigations à Nanga Eboko et Messamena détaillent ce processus :
- Parcs clandestins : Le bois est regroupé dans des parcs cachés en brousse (ex: village Sadja). À ce stade, les grumes ne portent aucun numéro de souche ni code de titre.
- Transformation libératrice : Le passage par une scierie vietnamienne (UTB) est l’étape clé. Une fois débitée en planches ou en blocs de type « Pachy », la grume perd son identité physique. L’opérateur peut alors utiliser des « lettres de voiture » (documents de transport) issues de titres légaux réels pour couvrir ce bois transformé.
- Le rôle des « lettres de voiture de complaisance » : Des entreprises possédant des titres légaux vendent leurs surplus de paperasse administrative aux réseaux vietnamiens pour permettre au bois illégal d’entrer à Douala en toute apparence de légalité.
4.3. Corruption systémique et trafic d’influence
Le système ne pourrait fonctionner sans la complicité active ou passive de certains segments de l’administration et des élites locales :
- Escortes officielles : Des preuves photographiques issues de dénonciations à Nanga Eboko montrent des Agents des Eaux et Forêts escortant eux-mêmes des grumiers provenant de chantiers illégaux vers les scieries vietnamiennes. Cette protection officielle garantit l’immunité aux postes de contrôle.
- Ingérence des élites : Dans de nombreuses localités (Minta, Messamena), des élites politiques ou administratives servent d’intermédiaires. Elles reçoivent des « commissions » pour faire taire les contestations villageoises et faciliter l’installation des scieries.
- Transactions en cash : L’utilisation quasi exclusive d’espèces (billets de banque) pour payer les coupes, le transport et les « facilitations » empêche toute traçabilité financière et facilite la corruption à tous les niveaux de la chaîne.
4.4. Le détournement des forêts communautaires
Initialement conçues pour le développement des villages, de nombreuses forêts communautaires sont devenues des réserves privées pour les réseaux vietnamiens. L’opérateur vietnamien signe des « accords » informels avec quelques membres influents du village, évince le comité de gestion légal et procède à une coupe rase des essences les plus précieuses, ne laissant que des miettes financières à la communauté.
SECTION 5 : IMPACTS SOCIAUX ET ENVIRONNEMENTAUX — UNE TRAGÉDIE HUMAINE ET ÉCOLOGIQUE
L’exploitation forestière menée par les réseaux vietnamiens ne se limite pas à un pillage économique ; elle génère une crise sociale profonde et une dégradation irréversible du patrimoine naturel du Cameroun.
5.1. La précarisation de la main-d’œuvre locale : « Le travail à vil prix »
L’un des aspects les plus sombres de la présence vietnamienne est le traitement réservé aux travailleurs camerounais. Les enquêtes sociales révèlent un système d’exploitation quasi institutionnalisé :
- Rémunérations dérisoires : Les journaliers et abatteurs locaux perçoivent une rémunération moyenne de 2 500 FCFA par jour (environ 3,80 euros). Ce montant est largement insuffisant pour couvrir les besoins de base dans des zones où le coût de la vie augmente à cause de la pression démographique liée à l’exploitation.
- Absence de cadre légal : La majorité des employés travaillent sans contrat écrit, en violation directe de la législation du travail camerounaise. Cette absence de lien juridique formel permet aux employeurs de se libérer des travailleurs sans préavis ni indemnités.
- Conditions de sécurité alarmantes : Dans les scieries de Nanga Eboko ou de Douala-Yassa, les ouvriers manipulent des machines dangereuses sans équipements de protection individuelle (chaussures de sécurité, gants, casques). Les accidents de travail sont fréquents et rarement pris en charge par l’employeur.
- Répression des revendications : Les opérateurs profitent de la pauvreté extrême pour briser tout mouvement de contestation. Toute velléité de grève ou demande d’amélioration des conditions de travail se solde par un licenciement immédiat et le remplacement par d’autres travailleurs désespérés.
5.2. L’impact sur les communautés riveraines : Un développement en trompe-l’œil
Pour s’installer, les opérateurs vietnamiens utilisent souvent la ruse du « cadeau » ou de la « négociation directe » avec quelques notables :
- Détournement des bénéfices : Contrairement aux entreprises respectueuses de la loi qui payent la Redevance Forestière Annuelle (RFA) reversée aux communes, les réseaux informels vietnamiens traitent en cash avec des individus. Résultat : le village perd son bois, mais aucun centre de santé, aucune école ni aucun puits n’est construit.
- Destruction des moyens de subsistance : L’ouverture de pistes anarchiques détruit les forêts galeries et les zones de collecte de Produits Forestiers Non Ligneux (PFNL) essentiels pour les femmes (moabi, djansang, miel). De plus, l’exploitation intensive fait fuir le gibier, appauvrissant la base protéique des populations locales.
- Conflits sociaux : L’ingérence des élites et la répartition inégale des « pots-de-vin » créent des tensions durables au sein des familles et des chefferies villageoises.
5.3. Dégradation de la biodiversité et menace sur les essences nobles
L’impact environnemental est marqué par une exploitation sélective extrêmement agressive :
- Le ciblage des « Bois de Temple » : La demande insatiable du Vietnam pour le Tali et le Padouk entraîne un écrémage systématique de la forêt. Ces arbres, qui mettent des décennies à atteindre leur maturité, sont abattus sans aucun plan de régénération.
- Le scandale du Pachy : Cette essence est massivement prélevée et exportée sous forme de blocs épais. Le rythme d’extraction actuel dépasse largement les capacités de renouvellement naturel de l’espèce.
- Fragmentation des écosystèmes : Les missions de terrain à Messamena et Somalomo montrent une multiplication de « bretelles » d’exploitation illégales qui fragmentent les habitats de la faune sauvage, notamment des grands mammifères.
- Scénario catastrophe : Si le rythme actuel se maintient, les experts prévoient une déforestation totale ou une dégradation irrémédiable des massifs forestiers de la Haute-Sanaga et du Haut-Nyong d’ici 2035.
5.4. Un impact déporté au Vietnam
Le paradoxe réside dans le fait que ce bois, souvent qualifié de « contaminé » car issu de l’illégalité, alimente la fierté culturelle vietnamienne (rénovation de temples). En devenant dépendante d’une source de bois non durable, l’industrie vietnamienne elle-même se fragilise face aux exigences futures de traçabilité des marchés mondiaux.
SECTION 6 : CADRE JURIDIQUE ET LACUNES RÉGLEMENTAIRES
La persistance de l’exploitation illégale par les réseaux vietnamiens ne résulte pas d’une absence de lois, mais plutôt d’une inadéquation entre la rigueur des textes et la réalité de leur application sur le terrain.
6.1. La loi sur les forets de 2024 : Un outil vieillissant
La Loi de juillet 2024 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche est désormais le texte de référence. Elle remplace la loi de janvier 1994, qui avait montré ses limites face aux nouveaux modes opératoires :
- Le défi de la transformation locale : La loi impose une transformation de 100 % des bois au Cameroun. Cependant, les entreprises vietnamiennes contournent cette règle en exportant des « avivés » de très forte épaisseur (les fameux « Pachy »), qui ne sont en réalité que des grumes légèrement équarries, déportant la véritable transformation industrielle au Vietnam.
- Le statut ambigu des UTB : Les Unités de Transformation du Bois (UTB) bénéficient d’un régime d’autorisation plus souple que les concessions (UFA). Les exploitants vietnamiens s’engouffrent dans cette brèche pour installer des scieries « légères » sans obligation de posséder une ressource forestière propre.
* La répression des activités illégales dans le secteur forestier, notamment avec un dispositif de sanctions peu dissuasif et inefficace.
6.2. L’APV-FLEGT et la traçabilité : Un système contourné
Le Cameroun a signé l’Accord de Partenariat Volontaire (APV) avec l’Union Européenne pour garantir la légalité du bois. Paradoxalement, ce dispositif a eu un effet pervers :
- Déplacement des flux : Les exportateurs vietnamiens, dont le marché national est moins exigeant que celui de l’UE sur la légalité, captent le bois que les marchés européens rejettent.
- Faiblesse du SIGIF II : Le Système Informatique de Gestion des Informations Forestières (SIGIF II), censé assurer la traçabilité de la souche jusqu’au port, est vulnérable aux fausses entrées de données. Les réseaux vietnamiens utilisent des « lettres de voiture » (titres de transport) authentiques pour couvrir du bois d’origine illégale, une technique de blanchiment documentaire que le système peine à détecter automatiquement.
6.3. Lacunes dans la répression et impunité
Le cadre juridique souffre d’un manque d’efficacité dans la phase répressive :
- Transaction forestière vs Poursuite pénale : La loi permet souvent à l’administration de transiger (payer une amende pour arrêter les poursuites). Pour les grandes sociétés vietnamiennes, ces amendes sont perçues comme de simples « frais de fonctionnement » peu dissuasifs par rapport aux bénéfices générés.
- Responsabilité pénale des personnes morales : Il est complexe de poursuivre les véritables donneurs d’ordre vietnamiens qui opèrent souvent via des sociétés-écrans ou des prête-noms camerounais. En cas de contrôle majeur, la société disparaît et se reforme sous un autre nom.
6.4. Le vide réglementaire sur les investissements étrangers directs (IED)
Il existe peu de mécanismes de filtrage pour s’assurer que les investisseurs étrangers dans le secteur bois disposent d’un historique de conformité environnementale. Cette « porte ouverte » permet à des réseaux ayant déjà épuisé les ressources en Asie du Sud-Est de se réinstaller sans entrave au Cameroun.
SECTION 7 : CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS STRATÉGIQUES
La présence vietnamienne dans le secteur forestier au Cameroun est à la croisée des chemins. Si elle a dynamisé les volumes d’exportation, elle l’a fait au prix d’une fragilisation sans précédent de la gouvernance forestière, de la biodiversité et de la justice sociale. Sans une intervention radicale, le modèle actuel mènera à l’épuisement des essences nobles et à la paupérisation définitive des communautés riveraines.
7.1. Conclusion : Une souveraineté à reconquérir
Le rapport démontre que le défi n’est pas seulement technique, mais politique. Le Cameroun est actuellement un réservoir de matières premières pour l’émergence industrielle du Vietnam. Pour inverser cette tendance, l’État doit passer d’une posture de « guichet d’exportation » à celle de « gestionnaire souverain » de ses ressources. La lutte contre l’exploitation illégale doit devenir une priorité de sécurité nationale, car elle finance des réseaux de corruption qui affaiblissent l’autorité de l’État.
7.2. Recommandations à l’endroit de l’État (MINFOF, Douanes, Justice)
- Digitalisation et Traçabilité Intégrale : Rendre opérationnel et inviolable le SIGIF II. Chaque grume doit posséder un code QR unique lié à sa souche, vérifiable en temps réel par les brigades de contrôle et la société civile.
- Moratoire sur les UTB volantes : Suspendre l’octroi de nouvelles autorisations pour les Unités de Transformation du Bois (UTB) qui ne justifient pas d’un approvisionnement légalement sécurisé (UFA ou Forêt Communautaire avec CAE).
- Sanctions Exemplaires : Appliquer des peines de prison fermes et des saisies de matériel pour les exploitants récidivistes, et radier les agents publics complices d’escorter du bois illégal.
- Audit des disparités fiscales : Créer une commission mixte Cameroun-Vietnam pour harmoniser les statistiques douanières et récupérer les centaines de millions de dollars d’évasion fiscale.
7.3. Recommandations pour les Communautés et la Société Civile
- Renforcement de l’Observation Indépendante des forets, à tous les niveaux : Soutenir financièrement et juridiquement les ONG qui documentent les chantiers illégaux sur le terrain, et donner une suite à leur action.
- Autonomisation des Forêts Communautaires : Fournir aux communautés des équipements de transformation pour qu’elles vendent des produits finis et non des grumes brutes aux réseaux clandestins.
- Ligne Verte de Dénonciation : Mettre en place un mécanisme de signalement anonyme et sécurisé pour les villageois témoins de coupes illégales.
7.4. Diplomatie Forestière et Coopération Internationale
- Exigences de Légalité au Vietnam : Engager un dialogue avec le gouvernement vietnamien pour que ses entreprises soient tenues responsables de la légalité de leur chaîne d’approvisionnement au Cameroun, sous peine de sanctions commerciales.
- Sensibilisation des marchés finaux : Informer les acheteurs de meubles au Vietnam, aux USA et en Europe sur l’origine du bois utilisé, afin de réduire la demande pour le « bois de conflit » ou le bois illégal camerounais.
Scénarios pour 2035
- Scénario de l’Inertie (Statut Quo) : Déforestation totale des zones accessibles, disparition du Tali et du Padouk, et effondrement des revenus forestiers.
- Scénario de la Rupture (Réforme) : Restauration du couvert forestier, augmentation des recettes fiscales par la transformation locale, et amélioration du SMIG forestier grâce à des emplois décents.
Le Cameroun a le choix : être le complice de sa propre destruction ou le pionnier d’une nouvelle gouvernance forestière en Afrique Centrale.
ANNEXES
Annexe 1 : Synthèse des zones et sites documentés
| Région | Localité / Zone | Type d’activité observée | Mode d’approvisionnement | Niveau de risque |
| Centre | Nanga-Eboko (Haute-Sanaga) | UTB / scieries semi-industrielles | Chantiers sans titre, DFNP | Élevé |
| Centre | Minta | Points d’achat, sciage | Forêts communautaires détournées | Élevé |
| Est | Messamena (Haut-Nyong) | Chantiers forestiers informels | Exploitation sans titre | Très élevé |
| Littoral | Douala / Yassa | Transformation et export | Mélange bois légal / illégal | Élevé |
Annexe 2 : Acteurs et rôles dans la chaîne de valeur
| Catégorie d’acteur | Rôle principal | Observations clés |
| Opérateurs vietnamiens | Financement, transformation, export | Faible visibilité juridique, forte influence économique |
| Intermédiaires locaux | Achat, négociation communautaire | Paiements en espèces, rôle central |
| Communautés locales | Main-d’œuvre, accès à la ressource | Faibles bénéfices durables |
| Administrations locales | Contrôle, délivrance documents | Capacités limitées, risques de complaisance |
Annexe 3 : Essences forestières les plus exploitées
| Essence | Usage principal | Niveau de pression |
| Tali | Sciage, export | Très élevé |
| Bilinga | Construction | Élevé |
| Iroko | Menuiserie | Élevé |
| Padouk | Export | Très élevé |
| Doussié | Sciage | Élevé |
Annexe 4 : Chronologie synthétique (2010–2025)
2023–2025 : Renforcement des alertes ONG et dénonciations publiques.
2010–2014 : Intensification des exportations de bois camerounais vers l’Asie.
2015–2018 : Installation progressive d’unités de transformation liées à des opérateurs vietnamiens.
2019–2022 : Multiplication des missions de terrain documentant des pratiques informelles. Rapport EIA-CED