Dans le village de Mbatoua, le chef traditionnel trace du doigt une ligne invisible sur la carte participative étalée devant lui. « Ici commence notre territoire », affirme-t-il avec conviction. À quelques kilomètres de là, à Attè, un autre chef trace exactement la même ligne, mais de l’autre côté. Entre ces deux certitudes contradictoires, un conflit couve, prêt à embraser des décennies de coexistence.
Cette scène, répétée dans neuf villages de l’arrondissement de Yoko entre le 24 avril et le 4 mai 2025, illustre une réalité préoccupante : au Cameroun, la question foncière n’est plus seulement un enjeu administratif. C’est devenue une bombe à retardement sociale.
Une cartographie de l’urgence
Lorsque les huit membres de la mission du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), financée par la GIZ, ont entrepris leur périple dans l’arrondissement de Yoko, ils ne s’attendaient pas à découvrir une telle constellation de crises. Divisés en deux équipes, ils ont sillonné Mbatoua, Medjanvouni, Megang, Ngouetou, Nyem, Mengoeng, Mankim, Guervoum et Ndjolé, armés de GPS, de carnets et d’une méthodologie participative éprouvée.
Les causeries communautaires, les cartographies participatives et les formations au relevé GPS ont rapidement révélé l’ampleur du défi. Chaque village raconte une histoire différente, mais toutes convergent vers une même réalité : la terre, ressource vitale, est devenue un terrain de confrontation.
Les multiples visages d’une crise
Quand les frontières s’effacent
À Nyem et Mengoeng, le conflit d’empiètement des limites n’est plus larvé. Il est devenu aigu. Les populations se disputent des parcelles que leurs ancêtres exploitaient pacifiquement. Mégang, de son côté, se retrouve encerclé par les revendications de Ndjéreing et Yoko village, qui grignotent progressivement son territoire.
Ces conflits ne sont pas de simples querelles de voisinage. Ils traduisent une absence criante de délimitation officielle, un vide juridique dans lequel s’engouffrent les tensions communautaires.
L’accaparement silencieux
Plus insidieux encore, l’accaparement des terres se déroule souvent dans l’ombre. À Nyem, les populations de Linté occupent illégalement des terres, profitant de l’ignorance ou de l’impuissance du chef traditionnel. À Mankim, le scénario est similaire : les voisins vendent des terres qui ne leur appartiennent pas, transformant le patrimoine communautaire en marchandise.
Le cas le plus préoccupant reste celui de l’UFA 008-006, cette concession forestière qui traverse plusieurs villages. Les communautés locales y vendent illicitement des terres, créant un marché parallèle qui échappe à tout contrôle et met en péril la gestion durable des ressources.
Quand l’accès devient un privilège
À Mankim, le problème prend une dimension encore plus dramatique. Les habitants se voient restreindre l’accès à leur propre territoire riverain de la rivière Dim. Cette ressource vitale, source d’eau et de poissons, leur est désormais partiellement interdite. Comment une communauté peut-elle prospérer quand elle est coupée de ses propres ressources naturelles ?
Les racines du mal
Derrière ces conflits multiformes se cache une cause commune : la méconnaissance criante des lois et règlements fonciers. Les chefs traditionnels, censés être les gardiens du territoire communautaire, ne maîtrisent pas les textes qui régissent la gestion foncière. Les populations locales ignorent leurs droits et les bonnes pratiques.
Cette ignorance n’est pas innocente. Elle facilite les manœuvres frauduleuses, alimente les conflits et prive les communautés de leurs moyens de défense légitimes.
À cela s’ajoutent les conflits agro-pastoraux, une autre dimension de la crise foncière. La transhumance, pratique ancestrale, se heurte désormais aux impératifs agricoles dans un contexte où les règles de coexistence ne sont plus respectées.
Des solutions à portée de main
Face à ces constats alarmants, la mission du CED ne s’est pas contentée de documenter les problèmes. Elle a tracé des pistes concrètes d’action, adaptées à chaque situation.
Le dialogue comme premier remède
Pour Mbatoua et Attè, comme pour Nyem et Mengoeng, la solution passe par la création de cadres de dialogue. Réunir les chefs traditionnels, les autorités administratives et les populations concernées autour d’une table pour clarifier les limites, apaiser les tensions et trouver des compromis durables. Le Chef de Ndjolé a déjà pris l’initiative d’une concertation entre tous les chefs de l’arrondissement pour définir un modèle commun de gestion des terres.
L’information comme arme
La sensibilisation des communautés locales apparaît comme une priorité absolue. Il ne suffit pas de produire des textes juridiques ; encore faut-il les rendre accessibles et compréhensibles. Les publications contextualisées, adaptées aux réalités locales, peuvent transformer des populations vulnérables en acteurs conscients de leurs droits.
Le suivi comme garantie
Pour Mankim et sa lutte pour l’accès à la rivière Dim, pour l’UFA 008-006 et son recensement des acquéreurs illégaux de terres, la solution réside dans la mise en place de cadres de suivi. Documenter, suivre, évaluer : ces actions permettent de s’assurer que les initiatives prises se concrétisent réellement.
L’urgence d’agir
Cette mission de onze jours dans l’arrondissement de Yoko a mis en lumière une réalité que trop d’organisations internationales sous-estiment encore : la question foncière au Cameroun n’est pas un problème technique de cadastre ou d’administration. C’est un enjeu de justice sociale, de stabilité communautaire et de développement durable.
Chaque hectare accaparé, c’est une famille qui perd sa source de revenus. Chaque conflit d’empiètement, c’est une génération qui grandit dans la méfiance de son voisin. Chaque vente illicite, c’est l’avenir d’une communauté qui s’évapore.
Le projet du CED, soutenu par la GIZ, démontre qu’une autre voie est possible. En donnant la parole aux communautés, en documentant scientifiquement les dynamiques foncières, en proposant des solutions ancrées dans les réalités du terrain, on peut inverser la tendance.
Mais le temps presse. Les conflits qualifiés d' »aigus » par la mission ne laissent plus de place à l’attentisme. Entre Mbatoua et Attè, entre Nyem et Mengoeng, entre Mégang et ses voisins, la tension monte. Sans intervention rapide, ces disputes territoriales pourraient dégénérer en affrontements ouverts.
Un appel à l’engagement
L’arrondissement de Yoko n’est pas une exception camerounaise. C’est un microcosme qui reflète une crise nationale. Si neuf villages présentent déjà une telle diversité de problèmes fonciers, que dire du reste du pays ?
Les organisations internationales ont un rôle crucial à jouer. Non pas en imposant des solutions venues d’ailleurs, mais en soutenant des initiatives locales comme celle du CED. En finançant la documentation rigoureuse des conflits. En facilitant le dialogue entre les acteurs. En renforçant les capacités des communautés à défendre leurs droits.
La cartographie participative réalisée dans chaque village n’est pas qu’un exercice technique. C’est un acte d’appropriation. Quand les populations dessinent elles-mêmes leur territoire, identifient leurs problèmes et proposent des solutions, elles redeviennent actrices de leur destin.
Conclusion : de la documentation à l’action
Le 3 mai 2025, à Ntui, les deux équipes de la mission se sont retrouvées pour synthétiser leurs travaux. Les cartes participatives des neuf villages étaient étalées, formant une mosaïque de territoires contestés. Les profils historiques racontaient des décennies de mutations foncières. Les relevés GPS traçaient les contours précis des empiètements.
Ce document de résultats consolidés n’est pas une fin en soi. C’est un point de départ. Chaque problème identifié appelle une action. Chaque conflit documenté exige une réponse. Chaque communauté cartographiée mérite un accompagnement.
La société civile camerounaise, à travers le CED, a fait sa part du travail : elle a révélé l’invisible, documenté l’indicible, cartographié l’impensé. Désormais, c’est à l’ensemble de la communauté internationale de se mobiliser pour transformer ces données en changement réel.
Car au-delà des statistiques et des cartes, ce sont des vies humaines qui sont en jeu. Des familles qui attendent de pouvoir cultiver en paix. Des communautés qui aspirent à la sécurité foncière. Des générations futures qui ont droit à un héritage préservé.
L’urgence foncière de Yoko est un appel à l’action.