Les 26 et 27 février 2026, à Lomié, la Coalition Foncière Nationale (CFN) a organisé une consultation des Peuples Autochtones des forêts dans le cadre de la 82e Assemblée Générale du Réseau Recherche-Actions Concertées Pygmées (RACOPY). Cette initiative visait à faire émerger, de manière spécifique, les préoccupations foncières des communautés Baka, Bakola, Bedzang et Bagyéli dans le contexte de la réforme foncière en cours au Cameroun.






L’activité a été conduite auprès des organisations représentatives des Peuples Autochtones des forêts, mais aussi des organisations d’appui qui les accompagnent dans la défense de leurs droits, leur insertion citoyenne et leur participation aux processus de décision publique. Elle a constitué un espace important d’écoute, de dialogue et de formulation de priorités dans un moment décisif pour l’avenir de la gouvernance foncière nationale.
Depuis plus d’une décennie, le Cameroun est engagé dans un processus de réforme foncière. Plusieurs espaces de dialogue ont été mis en place, certains ouverts au grand public, comme la Semaine du Foncier, d’autres plus restreints ou techniques. L’objectif affiché de cette dynamique est de construire une réforme inclusive, capable de répondre aux défis socioéconomiques contemporains, de réduire les conflits liés à la terre, d’améliorer la gouvernance foncière et de mieux sécuriser les droits des différentes catégories d’acteurs.
Cependant, alors que le processus de réforme entre dans une phase avancée, la Coalition Foncière Nationale a estimé nécessaire de renforcer l’écoute des Peuples Autochtones des forêts, dont les voix restent encore insuffisamment prises en compte dans les débats fonciers nationaux. Pour ces communautés, la terre ne constitue pas seulement un support de production ou un patrimoine économique. Elle est au fondement de leur identité, de leurs moyens de subsistance, de leurs pratiques culturelles, de leurs savoirs traditionnels et de leur rapport historique à la forêt.
En tant que membre de la Plateforme Multi-acteurs sur les questions foncières, domaniales et cadastrales, mise en place par le ministère de tutelle et appelée à contribuer à la finalisation de la réforme, la CFN a voulu créer les conditions d’une consultation ciblée. L’enjeu était de permettre aux Peuples Autochtones des forêts d’identifier eux-mêmes leurs défis fonciers prioritaires et de formuler des recommandations susceptibles d’alimenter le processus de réforme.






La 82e Assemblée Générale du RACOPY offrait, à cet égard, un cadre particulièrement approprié. Réunissant des ressortissants et représentants issus des différents pôles de Yokadouma, Lomié, Océan, Djoum-Sangmélima et Ngambe-Tikar, cette rencontre a permis de consulter des acteurs directement liés aux réalités foncières vécues par les Peuples Autochtones des forêts.
Créé en 1996 sous la houlette d’Inades-Formation Cameroun, le RACOPY est un réseau historique d’accompagnement des Peuples Autochtones des forêts. Il est né en réponse aux situations de stigmatisation, de marginalisation et d’exclusion auxquelles sont confrontées les communautés Baka, Bakola, Bagyéli et Bedzang. Sa mission principale est de soutenir l’auto-développement de ces peuples, de promouvoir leur insertion dans la citoyenneté nationale et de renforcer leur capacité à défendre leurs droits.
Au fil des années, le RACOPY a connu plusieurs évolutions. D’une plateforme d’échanges sur les activités et difficultés rencontrées dans l’accompagnement des Peuples Autochtones des forêts, il est devenu un espace de concertation, d’harmonisation des approches, de lobbying et de plaidoyer. Sa coordination exécutive est assurée par Inades-Formation Cameroun, et ses membres collaborent par pôles de concentration géographique.
Le pôle Yokadouma, dans la région de l’Est, a pour point focal CEFAID. Le pôle Lomié, également à l’Est, est animé par ASTRADHE. Le pôle Océan, dans la région du Sud, a pour point focal BACUDA. Le pôle Djoum-Sangmélima est accompagné par le CED, tandis que le pôle Ngambe-Tikar a pour point focal CAFER. À travers cette structuration, le RACOPY regroupe une trentaine de membres et constitue un cadre essentiel de représentation, de coordination et de plaidoyer pour les Peuples Autochtones des forêts au Cameroun.
La consultation organisée par la CFN dans ce cadre a permis de faire remonter plusieurs préoccupations foncières majeures. Les participants ont notamment relevé la non-reconnaissance d’un espace foncier propre aux Peuples Autochtones, conséquence de leur éloignement progressif des forêts et de leur installation dans des villages majoritairement bantous. Cette situation a contribué à fragiliser leur ancrage territorial, à rendre invisibles leurs formes propres d’occupation et d’usage de l’espace, et à renforcer leur dépendance vis-à-vis de systèmes de gouvernance villageoise qui ne reflètent pas toujours leurs réalités.
Les participants ont également souligné l’absence ou la non-reconnaissance de chefs autochtones de troisième degré dans plusieurs villages où vivent des Peuples Autochtones. Cette difficulté limite leur représentation dans les mécanismes locaux de gouvernance, réduit leur capacité d’influence dans les décisions foncières et entretient une forme d’effacement institutionnel de leurs autorités traditionnelles.
Une autre préoccupation majeure concerne la non-reconnaissance des formes de mise en valeur des espaces fonciers par les Peuples Autochtones. Les pratiques liées à la chasse, à la cueillette, aux savoirs forestiers, aux sites culturels, aux lieux sacrés, aux parcours traditionnels et aux usages collectifs de la forêt sont encore insuffisamment reconnues comme des formes légitimes d’occupation, d’usage et de valorisation de l’espace. Or, cette non-reconnaissance fragilise directement leurs droits et expose leurs territoires à d’autres formes d’appropriation.
Les participants ont enfin dénoncé l’accaparement et la vente de terres utilisées ou revendiquées par les Peuples Autochtones par des acteurs bantous. Cette situation renforce les tensions locales, accentue la précarité foncière des communautés autochtones et révèle l’urgence d’une réforme capable de mieux protéger les droits collectifs, les espaces culturels et les moyens de subsistance des populations historiquement liées à la forêt.
Au terme de la consultation, une recommandation forte a été formulée : la délimitation et l’attribution d’un espace foncier propre aux Peuples Autochtones, distinct des villages bantous. Pour les participants, cette mesure constituerait un pas déterminant vers la reconnaissance de leur existence territoriale, la sécurisation de leurs droits et la prévention des conflits locaux.






Cette recommandation traduit une demande plus large : faire en sorte que la future loi foncière reconnaisse la spécificité des Peuples Autochtones des forêts, leurs modes de vie, leurs systèmes de gouvernance, leurs usages culturels de l’espace et leur lien particulier à la forêt. Il ne s’agit pas seulement de corriger une injustice historique, mais aussi de construire une réforme foncière capable de protéger les groupes les plus vulnérables aux dynamiques d’exclusion, d’accaparement et de marginalisation.
À travers cette consultation, la Coalition Foncière Nationale réaffirme son rôle de plateforme de dialogue et de plaidoyer en faveur d’une gouvernance foncière inclusive. Son action permet de relier les espaces nationaux de réforme aux réalités vécues dans les communautés, en particulier celles qui restent souvent sous-représentées dans les processus de décision.
Pour les bailleurs de fonds, les organisations internationales et les partenaires techniques engagés dans les questions de gouvernance foncière, cette démarche met en évidence un enjeu central : une réforme foncière ne peut être véritablement inclusive que si elle intègre les priorités des communautés dont les droits territoriaux sont les plus fragilisés.
En consultant les Peuples Autochtones des forêts dans le cadre du RACOPY, la CFN contribue à faire de la réforme foncière un processus plus attentif aux droits, aux identités, aux vulnérabilités et aux aspirations des communautés. Elle rappelle que la sécurisation foncière des Peuples Autochtones n’est pas une question périphérique, mais une condition essentielle pour une gouvernance durable, équitable et pacifique des terres au Cameroun.