Dialogue politique sur le RDUE : bâtir une filière cacao durable au Cameroun

Le Cameroun est l’un des poids lourds de la cacaoculture mondiale : ses petits exploitants familiaux font vivre une filière qui représente près de 17 % du commerce extérieur entre le pays et l’Union européenne. Pourtant, cette position de leader cache de fortes fragilités. La réglementation européenne « zéro déforestation » (RDUE) impose désormais aux entreprises la diligence raisonnée – traçabilité des parcelles, preuve de légalité foncière et respect des droits sociaux. Pour des communautés rurales souvent peu structurées, ces exigences représentent un défi majeur : instabilité des prix (le kilo est passé de 6 000 FCFA à 2 300 FCFA en 2025), extension rapide des surfaces cultivées et méconnaissance des normes européennes. C’est dans ce contexte que le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), FERN, FGDH et le Voice Cocoa Network ont organisé, les 28 et 29 janvier 2026, un atelier stratégique suivi d’un dialogue politique de haut niveau à Yaoundé.

Objectifs et méthodologie de l’atelier

L’objectif global était de renforcer la collaboration entre petits exploitants, organisations de la société civile (OSC), administration et donateurs autour des enjeux de durabilité de la filière. Les participants souhaitaient notamment :

  • identifier les enjeux prioritaires de durabilité pour 2026 ;
  • formuler des pistes de solution ;
  • élaborer une stratégie de coopération entre petits producteurs et OSC ;
  • consolider un plaidoyer commun envers les pouvoirs publics et les bailleurs.

L’atelier participatif s’est déroulé à l’hôtel Ntoungou et a combiné plusieurs méthodes : présentations introductives, partage d’études, travaux en groupes et restitutions en plénière. Le dialogue politique du lendemain, organisé à la Maison Afriland, a pris la forme d’un court-métrage sur la cacaoculture autochtone, de présentations des études du CED et du FGDH, et de discussions ouvertes avec les autorités et les partenaires. Au total, 64 participants issus des petits producteurs, de la société civile, des médias, de l’administration, des partenaires de développement et des banques ont pris part aux débats.

Vidéo d’ouverture 👇🏾

Faits saillants des présentations et études

Tendances de la filière cacao au Cameroun

Le premier exposé a dressé un portrait contrasté de la filière camerounaise en 2025 : diversification des acteurs (arrivée de nouvelles coopératives, plus forte présence des femmes et des peuples autochtones), production historiquement élevée (311 728 t) et reconnaissance du cacao camerounais comme « fine cocoa ». Parallèlement, les prix ont subi de fortes fluctuations, passant de 6 000 FCFA/kg en janvier 2025 à 2 300 FCFA/kg en décembre 2025, et le commerce transfrontalier vers le Nigéria a explosé (de 700 000 kg en 2024 à plus de 2 millions de kg en 2025). La géolocalisation des parcelles mise en place par le Conseil interprofessionnel du cacao et du café (CICC) reste peu accessible : les petits producteurs n’ont pas accès aux données, ce qui les expose à l’exclusion des chaînes de valeur.

Le RDUE vu de Bruxelles

Indra Van Gisbergen (FERN) a présenté l’actualité du règlement européen 2023/1115. Elle a expliqué que le report de l’entrée en vigueur est principalement lié à la pression de certains lobbies, et que les obligations de diligence sont désormais simplifiées pour les micro‑entreprises. Certaines catégories de produits (livres et journaux) ont été exclues, et le secteur du cuir pourrait suivre si les pressions se poursuivent. La relatrice a insisté sur la nécessité de renforcer la traçabilité, de freiner l’expansion des plantations et de veiller à ce que les produits exclus du RDUE ne provoquent pas de déforestation. Elle a souligné que les entreprises doivent investir d’urgence dans la protection et la restauration des forêts.

Le Voice Cocoa Network et le Cocoa Barometer 2025

Le Voice Cocoa Network est une plateforme regroupant une quarantaine d’OSC d’Afrique, d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie. Son ambition : être un « chien de garde » d’un secteur du cacao durable en amplifiant la voix des producteurs marginaux. Le Cocoa Barometer 2025 met en lumière une baisse de production dans les pays leaders comme la Côte d’Ivoire et le Ghana, mais une progression au Cameroun et au Nigeria. Les messages clés de la coordinatrice Suzan Yemidi appellent à une planification durable pour éviter une « ruée vers l’or » destructrice, à des mécanismes de prix qui répercutent le coût environnemental et social, à une traçabilité et une transparence totales, et à des approches paysagères qui respectent les droits humains.

Étude FGDH : le cas de la République du Congo

Maixent Fortunin Agnimbat (FGDH) a présenté une étude sur la production et la commercialisation du cacao en République du Congo. La relance de la production est orientée vers l’exportation et se déroule dans des zones forestières. L’étude relève de graves violations des droits humains et une expansion rapide des plantations – 33 % des nouvelles plantations ont été créées après 2020 et ne respectent pas le RDUE. Les prix ont explosé de 400 FCFA/kg en 2023 à 4 000 FCFA/kg en 2024, avant de retomber à 3 600 FCFA/kg en 2025. Le Cameroun est la première destination du cacao congolais (43 %) et le commerce illégal de fèves transite via la République démocratique du Congo, ce qui accroît le risque de non‑conformité. FGDH recommande une meilleure structuration des producteurs, la cartographie systématique des parcelles et un appui institutionnel pour éliminer les filières illégales.

Présentations institutionnelles

EFI a fait le point sur les actions menées dans le cadre du dialogue Cameroun‑UE. Le manuel d’appui à la diligence raisonnée sur la légalité a été endossé et doit maintenant être vulgarisé et accompagné de sessions de formation pour les acteurs. La Cocoa Action 10 cible spécifiquement l’analyse du cadre juridique de la production et du commerce du cacao au Cameroun ; des consultations, des ateliers et un test pilote ont déjà été réalisés, et la prochaine étape consistera à former les acteurs à l’utilisation du manuel. La Cocoa Action 2 vise à finaliser un manuel de référence pour la production durable de cacao ; une version provisoire a été présentée au public et une consultation est en cours.

FAO a rappelé qu’elle intervient via son Centre d’investissement pour renforcer les capacités des organisations paysannes et des coopératives. Ses actions portent sur l’élaboration de plans d’investissement, la création de cartes de couverture arborée et d’occupation des sols et la préparation d’une étude sur les mécanismes d’incitation à l’adoption de pratiques durables. Un projet piloté par un consortium d’OSC (SAILD, GDA et CONAPROCAM) est en cours de lancement pour dynamiser un réseau d’observatoire de la société civile et structurer les organisations autour des dimensions économiques, sociales et environnementales de la filière.

Quatre constats clés

Les débats ont fait émerger quatre enseignements majeurs :

  1. Intégrer la dimension sociale dans le RDUE. Les participants rappellent qu’une chaîne de valeur « zéro déforestation » ne peut reposer sur l’exploitation de la main‑d’œuvre. Sans prise en compte des droits humains et de la vulnérabilité des femmes et des peuples autochtones, le règlement risque de fragiliser davantage les quelque 600 000 producteurs de cacao du Cameroun.
  2. La vulnérabilité économique fragilise la durabilité. La stabilité des prix et la valorisation d’un cacao de qualité sont essentielles pour améliorer les revenus des producteurs. Mais une hausse brutale des prix peut encourager l’expansion des plantations et la déforestation, d’où la nécessité d’un équilibre entre incitations économiques et protection des forêts.
  3. Des risques et des opportunités. La mise en œuvre du RDUE offre l’occasion d’améliorer la gouvernance de la filière tout en comportant des risques de non‑conformité pour les petits producteurs. Les actions doivent donc être ciblées et adaptées aux réalités locales.
  4. Aller au‑delà des chaînes d’approvisionnement directes. Malgré des efforts accrus des entreprises, l’approvisionnement indirect demeure une zone à risque où la déforestation persiste. Le transit illégal de cacao congolais via le Cameroun entraîne des pertes fiscales et augmente les risques de non‑conformité.

Recommandations et messages clés

Les participants ont élaboré des messages adressés aux décideurs. Ils servent de feuille de route pour 2026 :

Pour le ministre du Commerce

  • Réguler le marché en instaurant un prix plancher et en renforçant le contrôle des prix, notamment dans les zones reculées ;
  • Améliorer l’accès à l’information sur les prix et renforcer la capacité des producteurs à comprendre les mécanismes de fixation ;
  • Introduire une ristourne proportionnelle aux volumes vendus et garantir le versement intégral de la prime de qualité ;
  • Assainir le circuit de commercialisation en excluant les acheteurs illégaux et encourager les ventes groupées.

Pour le ministre de l’Agriculture et du Développement rural

  • Renforcer les capacités des petits producteurs à produire un cacao de qualité (subventions aux produits phytosanitaires, distribution de semences améliorées et dotation des coopératives en infrastructures) ;
  • Améliorer la supervision des coopératives et leur gouvernance ;
  • Améliorer la communication avec les producteurs sur le calendrier agricole et valoriser les résultats de la recherche ;
  • Promouvoir la cacaoculture féminine et accompagner les peuples autochtones pour leur autonomisation.

Pour le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières

  • Garantir que les peuples autochtones disposent de terres cartographiées pour leurs activités ;
  • Simplifier les procédures de sécurisation foncière pour les petits producteurs, les femmes et les jeunes ;
  • Faciliter l’obtention du certificat des droits fonciers coutumiers.

Pour les partenaires internationaux

  • Soutenir l’État camerounais et les acteurs clés dans la transition vers un cacao durable ;
  • Soutenir la transformation locale du cacao et accorder des financements aux programmes d’appui aux petits producteurs ;
  • Appuyer la révision des modèles économiques des coopératives et aider à l’instauration d’une taxe à l’exportation sur le cacao.

Pour le CICC

  • Multiplier les centres d’excellence dans tous les bassins de production ;
  • Permettre aux producteurs d’accéder aux données de géolocalisation de leurs parcelles.

Pour les institutions bancaires

  • Faciliter l’accès au crédit pour les petits producteurs et accompagner les coopératives afin de financer les producteurs.

Un dialogue politique animé

Le lendemain, un dialogue politique a réuni à la Maison Afriland les représentants des ministères, des agences de coopération, des ambassades, des institutions financières et des organisations internationales. Les discussions ont abordé la situation des femmes dans la filière, la marginalisation des producteurs, la sécurisation foncière et les enjeux de conformité aux normes européennes. Les participants ont insisté sur la gouvernance des coopératives, l’accès au crédit et la protection des droits des communautés autochtones. Des études sur la filière café et sur l’implication des femmes ont montré que, malgré leur rôle central dans la production, elles restent marginalisées et ont un accès limité aux ressources. D’autres présentations ont évoqué la nécessité de structurer les producteurs du Congo, de lutter contre le travail des enfants et la déforestation et d’offrir un cadre incitatif pour des pratiques durables. Le dialogue a permis aux participants de réaffirmer leur engagement à travailler ensemble et à proposer une feuille de route partagée.

Conclusion et remerciements

L’atelier stratégique et le dialogue politique organisés fin janvier 2026 marquent un tournant pour la filière cacao au Cameroun. En réunissant petits producteursOSCgouvernementinstitutions internationalesbanques et partenaires techniques, les organisateurs ont réussi à dresser un diagnostic clair et à formuler des messages ciblés pour répondre à l’enjeu majeur qu’est la mise en œuvre du RDUE. Les constats et recommandations mettent l’accent sur la dimension sociale, la nécessité d’équilibrer incitations économiques et protection des forêts, et l’importance de structurer les chaînes d’approvisionnement pour éviter la déforestation.

Nous remercions chaleureusement toutes les parties prenantes qui ont participé et contribué à ces deux journées riches en échanges. La mobilisation doit se poursuivre : chacun, du producteur au décideur, a un rôle à jouer pour préparer la filière cacao à l’entrée en vigueur du RDUE en 2026.

La vidéo complète de l’événement est disponible sur YouTube

Les photos peuvent être consultées et téléchargées sur Google Drive.

N’hésitez pas à partager ces ressources et à diffuser les messages clés autour de vous. Ensemble, nous pouvons faire du cacao camerounais un modèle de durabilité et d’équité.

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